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Critique d’Alexandre Demidoff – Le Temps

Roland Dubillard, doux farceur au Crève-Coeur

L’auteur français reverdit grâce aux acteurs Diego Todeschini et Mathieu Delmonte, formidables équilibristes dans «Les Diablogues», à l’affiche à Cologny

Plonger ou ne pas plonger. Vous connaissez ce nœud au bout du plongeoir. Ce vide qui aspire et tétanise. Les Diablogues de Roland Dubillard (1923-2011) commencent ainsi, par un vertige de vacancier qui vire en question existentielle. Dans la crypte du Théâtre du Crève-Coeur à Cologny, les acteurs Mathieu Delmonte et Diego Todeschini tanguent sur leur caillou, le premier en maillot de bain, le second en caleçon long, à la mode de vos aïeux. Ils ont la mine chiffonnée, celle de Woody Allen sur le divan de son psychanalyste, quand survient l’instant de l’aveu. Guidés sur cette jetée comico-douce par le Genevois Patrick Mohr, les deux comédiens sont formidables en petits baigneurs. On finit par nager avec eux, portés par le courant Dubillard.

Mais qu’est-ce au juste que ces Diablogues? Une forme d’exercice de style à la Raymond Queneau, ce contemporain de Dubillard. Un hommage à Laurel et Hardy et à tous ceux qui savent faire la paire. Un chapelet de saynètes autour d’un grand vide métaphysique. Roland Dubillard a la trentaine dans les années 1950, il jette sur la page des dialogues qui ont l’étrangeté désarçonnante d’un tableau de Magritte et qui chassent la déprime des auditeurs de Paris-Inter.Les Diablogues, c’est la potion magique d’une époque, une façon de déjouer l’angoisse de l’après-guerre, de remonter la pente en sifflotant à bicyclette.

Candeur et philosophie

C’est cet état d’alerte poétique que Patrick Mohr et ses acteurs magnifient. Leur réussite? Donner au coq-à-l’âne de Roland Dubillard une élasticité enfantine – c’est-à-dire rusée. Diego Todeschini et Mathieu Delmonte rebondissent en matou d’une corniche à l’autre. Ils habitent l’étrangeté de chacun de ces tableaux, en révèlent les perles comme s’ils les découvraient à l’instant, plus funambules que clowns. Bref, ils trouvent le bon dosage, une manière d’étonnement philosophique devant la matière, une candeur méchante parfois, butée aussi qui est le propre de ces figures.

Voyez-les se balancer comme deux pachas, chacun dans un hamac, l’un en proie à des bourdonnements d’oreille, l’autre captif d’une bête à bon dieu posée sur son nez. Voyez-les encore se prosterner devant un œuf géant, comme les zélateurs d’un culte ancien. Ecoutez- les chercher un sapin dans le Crève-Cœur soudain plongés dans le noir. Les Diablogues ont la vertu du galet: ils ricochent dans le public, le dérident, l’égaient. On s’esclaffe parfois, on sourit presque toujours devant ces répliques tourneboulées. Plongeront-ils alors, nos deux petits baigneurs? Roland Dubillard est à sa façon lunaire un maître du suspense.

 Les Diablogues, Cologny (GE), Théâtre du Crève-Coeur, jusqu’au 23 oct.
(rens. www.theatreducrevecoeur.ch/ et 022/ 22 786 86 00)

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